Mi-avril. Le soleil est déjà haut à neuf heures. Les rangs sentent l'herbe fraîchement coupée et quelque chose d'autre — de la sève, verte, presque sucrée, qu'il n'y a qu'à cette heure-là en cette saison. On traverse les parcelles, les mains libres. Pas de sécateur aujourd'hui. Les doigts suffisent. L'épamprage, ça se fait à mains nues.

Depuis le débourrement, la vigne a décidé de tout faire en même temps. Pousses sur les vieux bois, pousses sur les têtes de cep, pousses qui partent de nulle part dans des endroits qui n'ont rien à faire là. Chaque nœud voulait vivre. Chaque centimètre de bois avait une opinion. On va répondre à tout ça. Gentiment, mais clairement.

On saisit la pousse à la base — deux doigts, pression nette, traction franche — et ça part. Le son est bref. La plaie est propre. La vigne ne bronche pas. On passe à la suivante, et à celle d'après, et au rang d'à côté, et on recommence jusqu'à ce que le dos se souvienne qu'il existait.

On arrache des pousses vivantes depuis le matin. C'est brutal. Ça doit l'être.

La logique du sacrifice

Ce qu'on enlève, c'est du vivant. Des pousses avec déjà trois, quatre feuilles pour certaines — ce vert tendre de début de saison qu'on décrit mal par écrit, presque translucide au soleil, qui tient à la fois de la larme et de la promesse. On les arrache quand même. Parce que si on ne le fait pas, la vigne s'épuise à tout nourrir, dilue son énergie dans vingt directions. Ce qu'elle produit alors, on le reconnaît dans le verre : végétal, mince, sans tension. Une vigne à qui on n'a pas dit stop.

Il y a une logique là-dedans qui n'a rien de romantique. La vraie générosité en viticulture, c'est contraindre pour concentrer. Moins pour plus. Les vieilles vignes grenache du haut — soixante-dix ans, rendements ridicules — elles portent deux grappes par cep là où une jeune en porterait huit. Ces deux grappes sont comme des résumés de ce que la vigne a traversé : les sécheresses, les gels, les millésimes ingrats. Elles concentrent. L'épamprage prépare ça. Dès maintenant, en avril, depuis le sol.

Détail de pousse sur vieille vigne en Provence

Saint Vincent — nouvelles pousses, avril 2026.

Ce que les mains apprennent

C'est un travail de décision instantanée. Pas d'hésitation — on regarde la pousse, on voit si elle est bien placée, dans l'axe du palissage, en position pour porter sans gêner. Si oui, elle reste. Si non, elle part. Il n'y a pas de dossier à constituer. Le jugement se fait en deux secondes, répété quelques milliers de fois dans la journée. À la fin, les mains savent avant les yeux. Elles reconnaissent d'elles-mêmes ce qu'on garde et ce qu'on jette.

On finit les rangs en milieu d'après-midi. Les mains sont vertes — la sève tache comme une encre végétale qui ne part pas facilement. Entre les rangs, les pousses rejetées jonchent la terre, petits tas verts qui vont sécher et rejoindre le sol avant la nuit. La parcelle ressemble enfin à quelque chose. Les pousses gardées s'alignent, parallèles, propres. Il y a une satisfaction dans ce genre d'ordre qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans ce métier.

On ne sait jamais exactement à quel moment une décision dans les vignes devient une sensation dans un verre. Entre ce qu'on arrache aujourd'hui et ce qu'on va mettre en bouteille dans dix-huit mois, il y a l'été, les vendanges, la cuve, le bois — toute une chaîne de transformations où on interviendra encore. Mais tout commence là, les doigts dans les pousses fraîches, en train de choisir ce qui vivra. C'est ça, le vrai moment fondateur. Pas les vendanges avec leurs lumières de fin de partie. Pas la vinification avec ses calculs d'acidité. Avril. Les mains. Ce qu'elles décident.

Marseille est à quarante kilomètres. Le soir, on entend parfois les bateaux. Ici, en milieu de parcelle, il n'y a que le vent tiède et le bruit de ses propres semelles sur la terre sèche. On a arraché des vivants pendant six heures. C'était juste. Le vin dira merci, ou pas. On s'en souviendra au moment de verser.